Le monopole de la violence


Ce qui devait être une journée ordinaire de flânerie et de commerces animés s'est brutalement transformé en un véritable terrain de chaos. Sous le choc d'une violence soudaine, le ballet des clients pressés a laissé place aux cris, aux vitrines brisées et aux scènes de pillages. En un instant, l'insouciance du week- end s'est évaporée, laissant derrière elle des rues défigurées et un sentiment de sidération face à cette bascule vers l'anarchie.
Face à la violence aveugle et au déchaînement des casseurs, l’état de droit mobilise les forces de l'ordre pour garantir la sécurité publique et protéger les institutions. Mais sait-on seulement ce qui se passe dans la tête d’un policier lorsqu’il descend dans la rue et qu’il découvre, dans les regards qui se posent sur lui, non pas la reconnaissance de sa mission, mais le rejet, la méfiance, parfois la haine ? Que ressent-il lorsqu’il devient, aux yeux de ceux qu’il est censé protéger, le visage d’un pouvoir qu’ils détestent, le symbole d’un système qu’ils jugent injuste, la cible d’une colère dont il n’est pas toujours la cause ?
Derrière l’uniforme, il y a un homme ou une femme qui se prépare à affronter l’inconnu, qui sait qu’une manifestation peut basculer en quelques secondes, qu’une insulte peut devenir une menace, qu’un projectile peut surgir de la foule sans prévenir. Il ou elle doit maîtriser sa peur, contenir ses émotions, évaluer le danger, obéir aux consignes et agir avec discernement, parfois dans le tumulte, parfois sous les coups, souvent avec le sentiment que personne ne mesure réellement la difficulté de ce qu’on lui demande.
Comment distinguer, au milieu d’une foule en colère, celui qui manifeste son désespoir de celui qui cherche l’affrontement, celui qui réclame justice de celui qui veut détruire ? Le policier se retrouve alors au cœur d’une contradiction douloureuse. Il est chargé de faire respecter l’ordre dans une société où cet ordre est parfois vécu comme une injustice. Il doit protéger les personnes et les biens, tout en affrontant la colère de ceux qui estiment que la société ne les protège plus. Il devient le point de rencontre de tensions politiques, économiques et sociales qui le dépassent, mais dont il subit directement les conséquences. Il encaisse une hostilité qui ne lui est pas toujours personnellement destinée, tout en sachant que l’uniforme qu’il porte engage sa responsabilité et celle de l’institution qu’il représente.
C’est peut-être là que commence le véritable drame : lorsque le policier ne voit plus dans la population que des adversaires potentiels, et que la population ne voit plus dans le policier qu’un instrument de répression au service du pouvoir en place.
Pour comprendre ce qui est à l’œuvre, il faut accepter de regarder au-delà des images des émeutes, au- delà des uniformes et des pavés, et se pencher sur les mécanismes des violences politiques, économiques et humaines qui conduisent une société à opposer ceux qui la composent.
Au centre de l’attention de ces derniers jours, les casseurs sont devenus les figures d’une violence incompréhensible, irrationnelle, presque étrangère à la société dont ils sont pourtant issus. On condamne leurs actes, on réclame le retour à l’ordre, on exige des sanctions. Mais derrière cette indignation légitime, une question demeure trop souvent sans réponse : comment une société qui prétend condamner la violence peut-elle ignorer les formes de violence qu’elle produit elle-même ?
La violence ne commence pas nécessairement au moment où une pierre traverse une vitrine. Elle peut commencer bien en amont, dans la brutalité des rapports sociaux, dans le mépris institutionnel, dans l’humiliation quotidienne, dans le sentiment de ne pas compter, de ne pas être entendu, de ne disposer d’aucune prise sur son propre destin.
Tous les citoyens sont égaux ...mais certains le sont plus que d'autres
Notre société est traversée par des antagonismes cruels et des conflits d’intérêt permanents. Le fossé s’est creusé entre les déclarations vertueuses ou les promesses électorales et les politiques effectivement conduites, entre les principes d’égalité et la réalité froide des inégalités flagrantes, entre les acteurs politiques qui assimilent l’opposition à une menace existentielle, comme le Mouvement Réformateur qui érige l’extrême-gauche au rang d’instigateur des émeutes ou La France Insoumise qui promet le chaos en cas de victoire de Marine Le Pen à la prochaine élection présidentielle française ; la violence des discours politiques qui désignent les ennemis à abattre en fustigeant selon les sensibilités, tantôt les chômeurs, les malades de longues durées, les assistés, tantôt les immigrés, parfois avec des accents de grand remplacement.
La violence politique se manifeste surtout lorsque le pouvoir se ferme au dialogue, lorsque les décisions s'imposent sans véritable écoute, lorsque la contestation est traitée comme une menace plutôt que comme l’expression d’un malaise collectif. Elle apparaît lorsque des citoyens ont le sentiment que leur parole ne pèse rien, que les institutions ne les représentent plus, que les voies démocratiques sont devenues des impasses. À force de ne plus trouver de réponse dans les urnes, les discours ou les mobilisations pacifiques, certains finissent par croire que seule la rupture brutale permet encore de se rendre visibles.
Des riches, plus riches et des pauvres, plus pauvres
Plus diffuse, plus silencieuse, mais tout aussi concrète dans ses effets, il existe une autre forme de violence : celle de la précarité, des inégalités qui se creusent, des emplois qui ne protègent plus de la pauvreté, des logements inaccessibles ou des perspectives qui se ferment comme l’impossibilité pour les jeunes d’entrer sur le marché du travail -en particulier les moins qualifiés- et qui constitue une implacable brutalité pour ceux qui incarnent l’avenir. La mondialisation de l’économie exige le sacrifice de milliers de travailleurs sur l’autel de la rentabilité et de la compétitivité, pendant que les multinationales distribuent des bénéfices records à leurs actionnaires et que les grandes fortunes brandissent la menace de l’exil fiscal en cas de taxation d’un patrimoine qui gonfle pourtant à une vitesse toujours plus grande. Dans le même temps, l’étalage obscène des richesses et l’incitation publicitaire à consommer est une violence quotidienne pour tous ceux qui ont à peine de quoi (sur)vivre.
La violence économique est celle d’une société qui célèbre la réussite tout en laissant une partie de sa population au bord du chemin, qui promet l’égalité des chances tout en reproduisant les inégalités de départ. La violence économique, lorsqu’elle est analysée sous le prisme de la société de consommation, ne désigne pas seulement la privation matérielle ou la pauvreté, mais l'agression psychologique et existentielle exercée par un système d'injonctions permanentes qui pousse à la réussite et à la reconnaissance par la possession et l’accumulation. Sous cet angle, la consommation ne sert plus seulement à combler un besoin, mais devient une condition obligatoire pour obtenir le respect, valider son existence sociale ou atteindre le bonheur.
Pour ceux qui vivent durablement l’exclusion, l’injustice n’est pas une abstraction théorique, elle est une expérience quotidienne.
Comprendre, c'est se doter des moyens d'agir
Dans ce contexte, la violence des casseurs peut apparaître comme une réponse désordonnée à des violences qu’ils perçoivent comme permanentes. La colère accumulée cherche une issue ; faute de projet politique, elle se transforme parfois en destruction. La frustration devient rage, la rage devient affrontement, et l’affrontement finit par frapper des biens, des lieux et des personnes qui ne sont pas nécessairement responsables des injustices dénoncées. La violence se retourne alors contre la société, mais aussi contre les plus vulnérables qui la composent : le flic, le petit commerçant, l’étudiant ou le bénéficiaire d’allocations sociales qu’on accuse de profiter du système.
Il serait pourtant trop facile de faire des casseurs les simples victimes d’un système, comme il serait trop facile de les réduire à des individus dépourvus de toute conscience sociale. Les responsabilités ne disparaissent pas dans les causes. Brûler une voiture, détruire un commerce ou agresser une personne ne répare aucune injustice. Ces actes peuvent même aggraver les inégalités, fragiliser ceux qui ont le moins de moyens pour se relever et détourner l’attention des revendications initiales. Comprendre n’est pas excuser ; expliquer n’est pas absoudre.
Mais l’erreur inverse serait de ne voir que les conséquences, sans jamais examiner les causes. En se focalisant exclusivement sur les vitrines brisées, on risque de ne plus voir les existences fracassées. En ne parlant que de l’ordre public, on peut oublier la question de l’ordre social. Et en exigeant seulement davantage de répression, on peut contenir momentanément la colère sans rien résoudre de ce qui l’alimente.
Une société ne peut durablement combattre la violence en ne s’attaquant qu’à ses manifestations les plus visibles. Elle doit également interroger ses propres mécanismes de domination, ses inégalités persistantes, ses formes de mépris et ses défaillances démocratiques. Car si l’État a le devoir de protéger les personnes, les biens et les libertés, il a aussi la responsabilité de garantir les conditions d’une vie digne et d’une participation réelle à la vie collective.
Le véritable enjeu n’est donc pas de choisir entre la condamnation des casseurs et la critique du système. Il est de tenir ensemble deux exigences : refuser la violence qui détruit et combattre les violences politiques et économiques qui nourrissent le désespoir. Sans cette double exigence, la société risque de s’enfermer dans un cercle vicieux où chaque explosion de colère justifie un durcissement, où chaque durcissement alimente le ressentiment, et où la violence appelle indéfiniment la violence.
Les émeutes ne sont ni une fatalité ni une réponse légitime à toutes les injustices. Elles sont aussi un symptôme, parfois déformé et destructeur, d’une société qui peine à faire entendre certaines colères autrement que dans la rue. La question essentielle n’est donc pas seulement de savoir comment faire cesser les émeutes, mais comment construire une société dans laquelle la violence ne semble plus être, pour certains, le dernier moyen d’exister aux yeux des autres.
Car une société véritablement pacifiée n’est pas simplement une société où les rues sont calmes. C’est une société qui n’impose pas le silence au nom de l’ordre, qui ne confond pas la paix avec l’absence de contestation et qui ne demande pas aux individus de respecter des règles sans s’interroger sur la justice du monde dans lequel ils vivent.
La paix véritable ne se décrète pas à coups de matraque. Elle se construit par la justice, la dignité, l’écoute et la possibilité réelle, pour chacun, de prendre part au destin commun.
Voir aussi : l'article : cette culture du ghetto qui mène à l'autodestruction





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